Second Surrealism Manifesto

            (...) je ne pense pas qu'il y ait grave inconvénient pour le surréalisme à enregistrer la perte de telle ou
       telle individualité même brillante, et notamment au cas où celle-ci qui, par là même, n'est plus entière, indique
       par tout son comportement qu'elle désire rentrer dans la norme. C'est ainsi qu'après lui avoir laissé un temps
       incroyable pour se reprendre à ce que nous espérions n'être qu'un abus passager de sa faculté critique,
       j'estime que nous nous trouvons dans l'obligation de signifier à Desnos que, n'attendant absolument plus rien
       de lui, nous ne pouvons que le libérer de tout engagement pris naguère vis-à-vis de nous. Sans doute je
       m'acquitte de cette tâche avec une certaine tristesse. A l'encontre de nos premiers compagnons de route
       que nous n'avons jamais songé à retenir, Desnos a joué dans le surréalisme un rôle nécessaire, inoubliable et
       le moment serait sans doute plus mal choisi qu'aucun autre pour le contester. (Mais Chirico aussi, n'est-ce
       pas, et cependant...) Des livres comme Deuil pour Deuil, La Liberté ou l'Amour!, C'est les bottes de
       sept lieues cette phrase: Je me vois, et tout ce que la légende, moins belle que la réalité, accordera à
       Desnos pour prix d'une activité qui ne se dépensa pas uniquement à écrire des livres, militeront longtemps
       en faveur de ce qu'il est maintenant en posture de combattre. Qu'il suffise de savoir que ceci se passait il y a
       quatre ou cinq ans. Depuis lors, Desnos, grandement desservi dans ce domaine par les puissances mêmes
       qui l'avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu'elles étaient des puissances de
       ténèbres, s'avisa malheureusement d'agir sur le plan réel où il n'était qu'un homme plus seul et plus pauvre
       qu'un autre, comme ceux qui ont vu, je dis : vu, ce que les autres craignent de voir et qui, plutôt qu'à vivre
       ce qui est, sont condamnés à vivre ce qui « fut » et ce qui « sera ». « Faute de culture philosophique »,
       comme il l'avance aujourd'hui ironiquement, faute de culture philosophique non pas, mais peut-être faute
       d'esprit philosophique et faute aussi, par suite, de savoir préférer son personnage intérieur à tel ou tel
       personnage extérieur de l'histoire -- tout de même quelle idée enfantine: être Robespierre ou Hugo ! Tous
       ceux qui le connaissent savent que c'est ce qui aura empêché Desnos d'être Desnos -- il crut pouvoir se
       livrer impunément à une des activités les plus périlleuses qui soient, l'activité journalistique, et négliger en
       fonction d'elle de répondre pour son compte à un petit nombre de sommations brutales en face desquelles,
       chemin faisant, le surréalisme s'est trouvé : marxisme ou anti-marxisme, par exemple. Maintenant que cette
       méthode individualiste a fait ses preuves, que cette activité chez Desnos a complètement dévoré l'autre, il
       nous est cruellement impossible de ne pas déposer, à ce sujet, de conclusions. Je dis que cette activité
       dépassant à l'heure actuelle les cadres dans lesquels il n'était déjà pas très tolérable qu'elle s'exerçât
       (Paris-Soir, le Soir, le Merle) il y a lieu de la dénoncer comme confessionnelle au premier chef. L'article
       intitulé « Les Mercenaires de l'Opinion » et jeté en don de joyeux avènement à la remarquable poubelle
       qu'est la revue Bifur est suffisamment éloquent par lui-même : Desnos y prononce sa condamnation, et en
       quel style ! « Les moeurs du rédacteur sont multiples. C'est en général un employé, relativement
       ponctuel, passablement paresseux » etc. On y relève des hommages à M. Merle, à Clemenceau et cet
       aveu, plus désolant encore que le reste, à savoir que « le journal est un ogre qui tue ceux grâce auxquels
       il vit ».
            Comment s'étonner, après cela, de lire dans un journal quelconque ce stupide petit entrefilet: « Robert
       Desnos, poète surréaliste, à qui Man Ray demanda le scénario de son film Étoile de mer, fit avec moi,
       l'an dernier, un voyage à Cuba. Et savez-vous ce qu'il me récitait sous les étoiles tropicales, Robert
       Desnos ? Des alexandrins, des a-le-xan-drins. Et (mais n'allez point le répéter, et couler ainsi ce
       charmant poète), quand ces alexandrins n'étaient pas de Jean Racine, ils étaient de lui. » Je pense, en
       effet, que les alexandrins en question vont de pair avec la prose parue dans Bifur. Cette plaisanterie, qui a
       fini par ne plus même être douteuse, a commencé le jour où Desnos, rivalisant dans ce pastiche avec M.
       Ernest Raynaud, s'est cru autorisé à fabriquer de toutes pièces un poème de Rimbaud qui nous manquait.
       Ce poème, qui ne doute de rien, a paru malheureusement sous le titre : « Les Veilleurs, d'Arthur Rimbaud »,
       en tête de La Liberté ou l'Amour. Je ne pense pas qu'il ajoute rien, non plus que ceux du même genre qui
       ont suivi, à la gloire de Desnos. Il importe, en effet, non seulement d'accorder aux spécialistes que ces vers
       sont mauvais (faux, chevillés et creux) mais encore de déclarer que, du point de vue surréaliste, ils
       témoignent d'une ambition ridicule et d'une incompréhension inexcusable des fins poétiques actuelles.
            Cette incompréhension, de la part de Desnos et de quelques autres, est d'ailleurs en train de prendre un
       tour si actif que cela me dispense d'épiloguer longuement à son sujet. Je n'en retiendrai pour preuve décisive
       que l'inqualifiable idée qu'ils ont eue de faire servir d'enseigne à une » boîte » de Montparnasse, théâtre
       habituel de leurs pauvres exploits nocturnes, le seul nom jeté à travers les siècles qui constituât un défi pur à
       tout ce qu'il y a de stupide, de bas et d'écoeurant sur terre: Maldoror.
            « Il paraît que ça ne va guère, chez les surréalistes. Ces messieurs Breton et Aragon se seraient rendus
       insupportables en prenant des airs de haut commandement. On m'a même dit qu'on jurerait deux adjudants
       " rempilés ". Alors, vous savez ce que c'est ? Il y en a qui n'aiment pas ça. Bref, ils seraient quelques-uns à
       être d'accord pour avoir baptisé Maldoror nouveau cabaret-dancing de Montparnasse. Ils disent comme
       ça que Maldoror pour un surréaliste c'est l'équivalent de Jésus-Christ pour un chrétien et que voir ce
       nom-là employé comme enseigne, ça va sûrement scandaliser ces messieurs Breton et Aragon. » (Candide,
       9 janvier 1930.) L'auteur des précédentes lignes, qui s'est rendu sur les lieux, nous fait part sans plus de
       malice, et dans le style négligé qui convient, de ses observations: « ... A ce moment est arrivé un surréaliste,
       ce qui a fait un client de plus. Et quel client ! M. Robert Desnos. Il a beaucoup déçu en ne commandant
       qu'un citron pressé. Devant l'ahurissement général, il a expliqué d'une voix encombrée :
            -- J' peux prendre qu' ça. J' pas dessaoulé d'puis deux jours ! »
            Quelle pitié !
            Il me serait naturellement trop facile de tirer avantage de ce fait qu'on ne croit aujourd'hui pouvoir
       m'attaquer sans « attaquer » du même coup Lautréamont, c'est-à-dire l'inattaquable.
            Desnos et ses amis me laisseront reproduire ici, en toute sérénité, les quelques phrases essentielles de ma
       réponse à une enquête déjà ancienne du Disque vert, phrases auxquelles je n'ai rien à changer et dont ils ne
       pourront nier qu'elles avaient alors toute leur approbation :
            « Quoi que vous tentiez, très peu de gens se guident aujourd'hui sur cette lueur inoubliable : Maldoror et
       les Poésies refermées, cette lueur qu'il ne faudrait pas avoir connue pour oser vraiment se produire, et être.
       L'opinion des autres importe peu. Lautréamont un homme, un poète, un prophète même : allons donc ! La
       prétendue nécessité littéraire à laquelle vous faites appel ne parviendra pas à détourner l'Esprit de cette mise
       en demeure, la plus dramatique qui fut jamais, et, de ce qui reste et restera la négation de toute sociabilité,
       de toute contrainte humaine, à faire une valeur d'échange précieuse et un élément quelconque de progrès.
       La littérature et la philosophie contemporaines se débattent inutilement pour ne pas tenir compte d'une
       révélation qui les condamne C'est le monde tout entier qui va sans le savoir en supporter les conséquences
       et ce n'est pas pour autre chose que les plus clairvoyants, les plus purs d'entre nous, se doivent au besoin de
       mourir sur la Brèche. La liberté, Monsieur... »
            Il y a, dans une négation aussi grossière que l'association du mot Maldoror à l'existence d'un bar
       immonde, de quoi me retenir dorénavant de formuler le moindre jugement sur ce que Desnos écrira.
       Tenons-nous-en, poétiquement, à cette débauche de quatrains [Cf. Corps et biens, N.R.F., les dernières
       pages]. Voilà donc où mène l'usage immodéré du don verbal, quand il est destiné à masquer une absence
       radicale de pensée et à renouer avec la tradition imbécile du poète « dans les nuages » : à l'heure où cette
       tradition est rompue et, quoi qu'en pensent quelques rimailleurs attardés, bien rompue, où elle a cédé aux
       efforts conjugués de ces hommes que nous mettons en avant parce qu'ils ont vraiment voulu dire quelque
       chose : Borel, le Nerval d'Aurélia, Baudelaire, Lautréamont, le Rimbaud de 1874-1875, le premier
       Huysmans, l'Apollinaire des « poèmes-conversations » et des « Quelconqueries », il est pénible qu'un de
       ceux que nous croyions être des nôtres entreprenne de nous faire tout extérieurement le coup du « Bateau
       ivre » ou de nous réendormir au bruit des « Stances ». Il est vrai que la question poétique a cessé ces
       dernières années de se poser sous l'angle essentiellement formel et, certes, il nous intéresse davantage de
       juger de la valeur subversive d'une oeuvre comme celle d'Aragon, de Crevel, d'Éluard, de Péret, en lui
       tenant compte de sa lumière propre et de ce qu'à cette lumière l'impossible rend au possible, le permis vole
       au défendu, que de savoir pourquoi tel ou tel écrivain juge bon, çà et là, d'aller à la ligne. Raison de moins
       pour qu'on vienne nous entretenir encore de la césure: pourquoi ne se trouverait-il pas aussi parmi nous de
       partisans d'une technique particulière du « vers libre » et n'irait-on pas déterrer le cadavre Robert de
       Souza ? Desnos veut rire : nous ne sommes pas prêts à rassurer le monde si facilement.